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Palais Jacques Coeur

Salle du trésor

 

 

L'alchimiste Fulcanelli ne décrit qu'un élément sculpté de cette salle du palais Jacques Coeur, le troisième cul de lampe où se rencontrent une reine et un homme séparés par une pierre cubique. L'illustrateur Julien Champagne en fait un croquis pour illustrer le premier ouvrage de Fulcanelli, le "Mystère des cathédrales", publié en 1926.

 

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Mais pénétrons tout d'abord dans cette salle, située au deuxième étage de la tour bâtie sur l'enceinte celto-romaine. Une lourde porte de fer protège l'accés, fermée par un énorme verrou. Si vous êtes l'heureux propriétaire de la clé du cadenas qui permet de libérer ce verrou, alors entrez. Deux fenêtres diamétralement opposées éclairent la salle. Sur la gauche une cheminée au manteau lisse est le seul élément de décor de cette salle, hormis la voûte en arc brisé octogonal formant le plafond. Chaque retombée d'arc se termine par un cul de lampe.

Les têtes de clous qui fixent les passants du verrou sont ornées d'un coeur. Nous sommes bien chez l'argentier de Charles VII.

 

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Porte massive, monumentale. Porte de trésor, porte de cachot, porteuse d'espoir, porteuse de désespoir.

 

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Dans le haut de la  photo, cul-de-lampe de Tristan et Yseult

 

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Huit culs-de-lampe terminent les retombées d'ogive de cette salle. Ils forment un ensemble symbolique difficile à décrypter.

Partons de droite pour les étudier dans l'ordre de leur succession.

 

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Premier cul-de-lampe : un personnage tient un écu composé de deux moitiés de blason. A gauche se trouve celui de Jacques Coeur, à droite celui de son épouse Macé de Léodepart.

 

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Premier cul-de-lampe. Le blason aux armes des deux familles. Sur la voute de la chapelle la polychromie rend la lecture plus aisée, inclusion en haut à droite.

 

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Deuxième cul-de-lampe, le blason de Jacques Coeur. En inclusion, tel qu'il figure dans la chapelle au premier étage du palais.

 

Deuxième cul-de-lampe : un jeune homme au lourd manteau soutient le blason de Jacques Coeur, blason qui nous a déja accueilli à l'entrée du palais. Jacques Coeur est anobli par son roi Charles VII en avril 1441, attestant d'une ascension économique et politique fulgurante. Cet annoblissement est une reconnaissance pour l'oeuvre accomplie et un tremplin pour la suite de ses projets. Cet "ascenseur social" est utilisé par Charles VII en d'autres circonstances. Sacré roi grâce à Jeanne d'Arc dans la cathédrale de Reims le 17 juillet 1429, en territoire ennemi, il anoblit cette femme en décembre de cette même année.

Mais il n'y a pas loin du Capitole à la roche tarpéienne : deux ans aprés, Charles VII abandonne Jeanne d'Arc à ses ennemis. Ils l'immolent, l'incinèrent vivante dans les flammes violentes d'un bucher le 30 mai 1431 à Rouen. Elle n'a que 19 ans. Sans elle le royaume de France aurait disparu. Que n'est-elle restée dans ses prairies natales ?

Charles VII oublie qu'il lui doit sa couronne, donc sa légitimité devant le peuple de France, alors que pendant ce temps les anglais occupent toujours Paris, depuis des décennies, et que la Bourgogne, trop riche, ignore sa vassalité envers le roi de France. Charles VII condamne aussi à mort, puis à l'emprisonnement à vie Jacques Coeur le 31 juillet 1451 au château de Taillebourg. Homme puissant au réseau trés riche, il s'évade et rejoint le Pape qui lui confiera son ultime mission, loin de la terre du Berry.

Jacques Coeur et Jeanne d'Arc se sont-ils rencontrés ? Aucun document le confirme, mais ils ont pu se rencontrer autour du roi, en 1429 ou 1430.

 

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Troisième cul-de-lampe : dans cette salle des échevins, ou salle du trésor, les lecteurs des ouvrages de l'alchimiste Fulcanelli viennent pour scruter le bas-relief dit de "Tristan et Yseult".

Cette sculpture est remarquable tant par la finesse de taille des motifs que par leur profusion dans un espace aussi restreint. Cette pierre sculptée semble avoir été scellée après coup. En effet un premier cul-de-lampe soutient déja la retombée d'ogives. Tant sur le dessin de Champagne que sur la photo ci-après un premier cul-de-lampe se distingue, placé sur celui de Tristan et Yseult. Celui dessiné par Julien Champagne a-t-il été posé à la construction de cette salle ou après ? L'énigme s'étend au cul-de-lampe suivant, vers la fenêtre, dont il ne reste rien. Le ciseau du tailleur de pierre est passé, enlevant la totalité du motif. Que représentait-il ? Pourquoi sa destruction ? Nous retrouverons cette interrogation plus loin.

L'illustrateur Julien Champagne fait le croquis de cette sculpture. Il figure dans le "Mystère des cathédrales" à la planche XXIX.

 

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Julien Champagne dessine le cul-de-lampe dit de "Tristan et Yseult"

 

 

Palais Jacques Coeur, groupe de Tristan et Yseult

La composition est fournie. Dans une scène champêtre encadrée par trois arbres une vasque cubique en occupe le centre. A sa droite une femme ajuste sur sa tête une couronne de sa main droite. Adossée contre un rocher et à demi-allongée, elle arrange de sa main gauche les replis de son lourd manteau. Un homme de condition marche à grande enjambée à sa rencontre, à gauche du bassin cubique.

Fulcanelli décrypte cette représentation allégorique sous l'angle du travail alchimique au laboratoire. Cliquez sur le lien pour lire le passage de Fulcanelli dans son livre "Le mystère des cathédrales", publié en 1926.

 

L'arbre de droite a son tronc cassé. Celui du milieu porte dans son branchage un visage couronné, encadré parun phylactère vierge. L'arbre de gauche, sculpture d'une finesse extrême, abrite dans sa frondaison un oiseau. Un quatrième personnage se cache derrière cet arbre.

 

 

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Qui est cet homme ? Vêtu d'un ample manteau dont la capuche lui recouvre en partie la tête, il présente de sa main droite une marotte, le sceptre du fou de cour. A la manche de son manteau, échancrée selon la mode du temps, pend un grelot. Ces objets désignent le fou de cour, le fou du roi. L'histoire a retenu le nom de quelques uns. Sa fonction est de distraire le roi ainsi que de lui donner un avis, libre des courants courtisans. Enfin, extraordinaire privilège, il peut le critiquer en toute liberté. Cet homme est-il le nain Frocin, le fou du roi Marc, qui a tendu un piège aux deux amants en leur faisant croire à l'absence du roi, leur maître, alors que celui-ci se rend secrètement dans la forêt à leur lieu de rendez-vous pour les épier?

Tristan s'approche d'Yseult, qui l'attend près de cette fontaine. Le ciel sourit aux jeunes amants car le visage du roi, caché dans la frondaison de l'arbre à proximité, se reflète à la surface de l'eau.

 

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Reflet du visage du roi dans l'eau de la fontaine. L'image est retournée pour mieux voir le front, le nez, les yeux.

 

L'ayant aperçu Tristan et Yseult, épouse du roi Marc, se contentent d'échanger des propos anodins. Rassuré sur la pureté de leur relation le roi Marc garde confiance en Tristan et sa jeune épouse.

Cette histoire de tristan et Yseult interroge à plus d'un titre. Ce cul-de-lampe a été inseré après coup, au dessous de celui placé lors de la construction. Il est impossible d'imaginer Jacques Coeur ordonnant le scellement d'un tel bas-relief, de son vivant. C'eût été un camouflet au visage du roi Charles VII, le traitant ainsi peut-être de roi cocu dans sa relation avec sa maîtresse Agnès Sorel. Est-ce Jacques II Coeur, le petit-fils, qui fit procéder à cette inclusion, en rappel des démélés de son grand-père et comme vengeance posthume ? C'est le plus plausible.

 

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Le quatrième cul-de-lampe n'existe pas ou plus. La pierre lisse du mur, plus sombre que les autres, s'offre seule aux yeux du visiteur.

 

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Quatrième cul-de-lampe

 

Est-ce là la preuve d'une mutilation, d'une destruction méticuleuse opérée pour faire disparaître une scène trop lourde de sens, un second "Tristan et Yseult" ? Ou bien la décoration finale n'a-t-elle pas été achevée, au vu de la chute aussi brutale que soudaine du maître de la "grande maison", véritable nom de cette demeure ?

Quoi qu'il en soit, ce manque, ce vide, vaut sculpture et porte sens également. Dans l'ensemble sculptural de cette pièce, il est la preuve de l'inachèvement de la décoration initiale ou de sa mutilation volontaire, une fois achevée. Perd-on ici un élément symbolique ?

Dans plusieurs autres endroits de la grande maison la mutilation volontaire de l'appareil sculptural apparaît, notamment dans la salle au dessous, sur le manteau de la cheminée à la grande nymphe ailée. Nous le verrons plus loin.

 

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Cinquième cul-de-lampe : placé sur la fenêtre nord un homme est accroupi, vêtu d'un large manteau, coiffé d'un bonnet à haut rebord. Il lève une énorme lampe en serrant de sa dextre une poignée horizontale, dont l'extrémité est visible. La paume gauche la soutient par dessous. La lampe est plus large que le visage.

 

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Cinquième cul-de-lampe, le porteur de lumière

 

Est-ce ici une lampe de mineur ? Placée devant la fenêtre nord, orpheline de soleil, éclairererait-elle comme l'entrée d'une mine que l'échancrure du mur évoquerait ?

Jacques Coeur, parallèlement à son négoce de multiples denrées, réalise des transactions commerciales particulières avec les pays du Levant. Il achète en Egypte de l'or qu'il paye avec des lingots d'argent, à poids égal semble-t-il.

Avec une pointe d'ironie il est possible de dire que les lingots d'argent qui prennent la route du Levant à bord des bateaux de Jacques Coeur se transforment en lingots d'or à leur retour ! Le gain de cette alchimie est alors énorme.

 

Mais d'où provient l'argent de Jacques Coeur ?

Jacques Coeur est un capitaine d'industrie. Il comprend l'intérêt de l'intégration verticale dans la fabrication des produits et cherche à fabriquer de l'argent au lieu de l'acheter, afin de le revendre en Egypte, pays exportateur d'or et importateur d'argent. Il gagne ainsi d'importantes marges bénéficiaires sur toute la chaîne de production.

"Mais l'argent ne se fabrique pas" direz vous. En quelque sorte, si.

L'argent est fabriqué par la nature en quantité si résiduelle qu'il faut tout le travail de l'artisan pour le rendre pondérable, sous forme de lingot. Ce travail nécessite un investissement humain et matériel considérable, ainsi que beaucoup de temps.

Jacques Coeur obtient du roi Charles VII la concession de mines argentifères entre Lyon et le Baujolais (1). Certaines de ces mines sont à l'abandon depuis plusieurs siècles et tout est à reprendre. Les frais engagés sont si considérables que Jacques Coeur s'associe avec des négociants lyonnais fortunés. Ces mines fournissent du plomb à faible teneur en argent - comme toutes les mines d'argent - et du cuivre. Avant d'extraire le premier bloc de minerai, il faut déblayer les mines, les consolider en les réétayant avec de solides madriers de bois, se procurer le matériel de forage, les pics, trouver les personnes qualifiées capables de fondre le minerai dans des haut-fourneaux - à construire sur place - aménager le dortoir des ouvriers, pourvoir à leur approvisionnement en nourriture... Les spécialistes en métallurgie viennent d'Allemagne, réputés pour leur savoir-faire. Les mines de galène produisent le plomb argentifère d'où l'argent est ensuite extrait par l'opération chimique de la coupellation. De l'extraction de la gangue rocheuse contenant la galène à l'obtention de l'argent pur un travail herculéen est nécessaire.

Vue en coupe d'une mine d'argent, en 1490.

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Metallurgiste de melle, fondeur d'argent.

Pour voir la pénibilité du travail, le nombre de mineurs nécessaires ainsi que la remontée du minerai à la surface, son traitement, sa vente, cliquer sur l'image. Vous découvrirez aussi, sur cette même page, le visage d'un maître métallurgiste entouré de ses creusets, ultime hommage à ce maître du feu.

 

 

(1) cf Claude Poulain, "Jacques Coeur" Fayard, 1994, pp 238 et sq.

 

Ainsi les lingots d'argent si péniblement obtenus se transmutent-ils en or par un "simple" voyage en bateau vers l'orient. Tel est du moins ce qu'il est possible d'écrire avec une pointe de sel.

Imaginons, tout-de-même, à l'autre bout de cette chaine commerciale, le travail et la peine tout aussi inoui des mineurs qui extraient l'or au fond des mines surchauffées du Sinaï ou des montagnes de l'est égyptien, déja exploitées à l'époque pharaonique, vers Coptos. Là, la paillette d'or ou la pépite ne s'agglomère pas à du soufre ou du plomb. L'or ne s'allie pas. Il reste pur, inerte, agrégé aux sables siliceux qui l'enserrent comme une colle dans les veines enfouies au fond des mines et que les hommes doivent savoir suivre afin de trouver la pépite. Les silices ou les quartzs aurifères sont remontées des mines obscures et soumises au feu infernal dans un fourneau alimenté en charbon de bois, ventilé par des soufflets qu'actionne un maître métallurgiste ou ses aides, afin d'atteindre la température inouïe de 1200°C. L'or fondu s'écoule au fond du creuset, se trouvant ainsi séparé des silices et des quartzs.

 

 

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Le four de l'or, tombe des deux hommes, Ve dynastie, chaussée d'Ounas, Saqqarah, Egypte

 

Ce bas-relief extraordinaire montre le travail de l'or par les joailliers du Pharaon, il y a de celà environ 4200 ans. L'extrême pénibilité du travail est  soulignée par l'utilisation du chalumeau, tuyau dans lequel chaque ouvrier-orfèvre souffle pour transformer le feu en véritale forge. Sous l'action de l'air pulsé, des flammes en forme de gerbe s'élèvent autour du four, comme en un plasma brulant. Le métal fondu coule au fond du four et forme une petite mer d'or sur le fond conique, forme qui permet de réunir en une seule masse le métal liquide.

A l'époque de Jacques Coeur, en 1440, les soufflets remplacent les chalumeaux, mais quel travail titanesque ! Une différence essentielle concernant l'usage de l'or est à noter : au temps des Pharaons, l'or, métal du Soleil et l'argent, métal de la Lune, sont la chair des dieux, leurs os et leurs muscles. Leur alliage, leur mariage, peut se voir comme une théogamie que les alchimistes, beaucoup plus tard, chercheront à retrouver. A l'inverse, l'usage de l'or et son commerce, comme monnaie d'échange, avilissent au niveau profane cette chair des dieux.

 

Outre cette voie du feu pour trouver l'or il existe une autre voie, celle de l'eau.

Par celle-ci les hommes filtrent avec des tamis l'eau qui sécoule des oueds lors des rares et violents orages. L'eau tombée du ciel lessive les roches et s'écoule vers la vallée, emportant les paillettes aurifères contenues au flanc des massifs montagneux. Cette technique d'orpaillage fut employée avec une variante étonnante dans les rivières aurifères de l'Anatolie ou en Géorgie : une toison de mouton fixée sur le fond de la rivière par des pierres permet de retenir dans ses boucles de laine les paillettes d'or véhiculées par l'eau. De cette technique naquit pour une part le mythe de la toison d'or, comme, pour les rivières aurifères, la légende du roi Midas.

 

L'ordre de la Toison d'Or, fondé en 1430 par le duc de Bourgogne, ne se prévaut-il pas dans son ésotérisme de cette technique ? En effet le flot tumultueux des événements qui s'écoulent au fil des jours porte toujours un enseignement, tel une paillette d'or que le sage doit recueillir.

 

Collier de la Toison d'Or

Toison du bélier, suspendu au collier de l'Ordre de la Toison d'Or, "Forum ressouces médiévales"

 

En France, aujourd'hui, quelques orpailleurs extraient encore les paillettes d'or ou les pépites que le Gardon, enjambé par le fameux Pont-du-Gard, ou d'autres rivières roulent dans leurs eaux vives.

 

Mais revenons à Jacques Coeur et à son commerce si particulier des métaux précieux. L'extraction de l'argent des mines du lyonnais est onéreuse. Pour répondre aux difficultés techniques de l'extraction et au traitement du minerai argentifère il faut une main d'oeuvre importante, correctement rémunérée, nourrie et soignée. Après que Jacques Coeur soit arrêté, condamné et son commerce maritime stoppé, les mines ne fournissent plus, alors, de bénéfices d'exploitation aux nouveaux propriétaires par le seul argent ainsi recueilli.

Charles VII assèche ainsi le fleuve Pactole aux eaux d'or où se baignait le roi Midas, fleuve qui irriguait le royaume pour son plus grand profit.

 

 

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Sixième cul-de-lampe :

Au côté droit du linteau de la cheminée un jeune homme, assis et les jambes croisées, joue de la musique avec une viole. De sa main droite il frotte les cordes tandis que les doigts de sa main gauche plaquent le haut des cordes sur le manche, jouant des accords.

 

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Sixième cul-de-lampe, le musicien

 

Ce thème de l'harmonie des choses ou des événements, symbolisé par la musique, est répandu. Il témoigne du souhait du commanditaire de voir  ses activités variées se dérouler harmonieusement, s'accordant entre elles comme une musique légère. Malheureusement la symphonie, bien réelle au début, se termine par une terrible fausse note, son emprisonnement en 1451 qui met fin définitivement à ses oeuvres.

 

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Septième cul-de-lampe :

A gauche du linteau de cheminée un personnage étrange enfonce ses avant-bras dans la manche opposée, sans doute pour les réchauffer. Un phylacère pend, verticalement, de dessous ses bras vers le bas.

 

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Septième cul-de-lampe. L'homme tient un phylactère à l'écriture mystérieuse.

 

L'homme est engoncé dans un large manteau dont les épaulettes lui remontent jusqu'au oreilles. Un chapeau à haut rebord lui protège le crane.  Une barbe imposante recouvre en partie son visage. Ses yeux, grand ouverts, regardent au loin.

En quoi cet homme est-il étrange ?

Chaque avant-bras se réfugie dans la manche opposée, sans doute pour se réchauffer. Mais les bras semblent courts, trop courts. Les avant-bras sont si courts que les bras se retrouvent attachés juste sous le menton. Cet homme est-il un nain ? Est-ce donc un fou de cour, le fou du roi ? Plus étrange encore : le phylactère est difficilement lisible car présenté verticalement. Rapprochons nous de ces lettres. Nous découvrons qu'elles ne sont pas lisibles. Sont-elles inversées droite-gauche, le message est-il écrit à l'envers ? Même en inversant les lettrines, aucune lecture ne se dégage.

Sommes nous devant un code, une écriture chiffrée, une écriture secrète ?

Jacques Coeur emploie une écriture secrète pour coder les sommes inscrites dans ses courriers afin de les protéger des regards indiscrets. Pierre Clément, dans son ouvrage en deux tomes publié en 1853 "Jacques Coeur et Charles VII", montre un exemple de lettre chiffrée, à la page 194 de son tome II (téléchargeables sur la Gallica) :

 

Chiffre de Jacques Coeur dans une correspondance

 

Jacques Coeur vient de s'évader du château où il était retenu prisonnier et, après une course poursuite avec les sbires de basses oeuvres de Charles VII, il trouve asile sur la rive droite du Rhône, au couvent des cordeliers de Beaucaire. Là, il arrive à faire passer à son fils une lettre pour lui demander de le sortir de cet endroit où il peut être saisi ou occis par les émissaires du roi. De l'autre côté du Rhône se trouve Tarsacon et la liberté, le royaume de France s'arrêtant au bord du fleuve. Il indique que GDV - Guillaume de Varye, un fidèle lieutenant - "tient encore mes deniers + | 1 Z 2   que certainement vous remettra ..."

Il n'est pas le seul à coder son écriture.

A la cour de Bourgogne le peintre Roger de la Pasture, né vers 1400 comme Jacques Coeur et connu sous le nom flamant de Rogier Van der Weyden,  peint le fameux polyptique du "Jugement dernier" pour les hospices de Beaune que le chancelier Nicolas Rolin vient de faire construire en 1443. Au dessus de l'archange Saint Michel qui pèse les âmes au Jugement Dernier, trône le Christ en majesté. C'est la Parousie, son retour à la fin des temps. Un ample drap pourpre recouvre son corps nu. Un liseré d'or court le long des bords de ce manteau. En regardant de près des signes graphiques apparaissent, des lettres hébraïques se distinguent.

 

 

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Hospices de Beaune, en Côte d'or. Panneau central du polyptique du Jugement dernier du peintre flamant Van der Weyden

 

 

Lettres hébraïques du manteau du Christ

Détail du liseré doré du manteau du Christ, montrant des lettres hébraïques et pseudo-hébraïques. Cliquer sur la photo pour une vue élargie du tableau.

 

Par ce procédé le peintre signe ainsi certains tableaux, comme par exemple le tryptique de "la famille Braque", en 1451. Il inscrit son nom en lettres pseudo-hébraïques sur le bandeau du chapeau de Marie-Madeleine. Les lettres hébraïques ne forment pas de mots hébreux. Ils sont à lire en phonétique selon les lettres latines se rapprochant de cette graphie.

Laissons en suspens le mystérieux message de Van der Weyden et revenons à Jacques Coeur.

Le phylactère tenu par le nain présente des lettres latines ou des glyphes non identifiables. Alors que les autres inscriptions du palais Jacques Coeur sont gravées en creux dans les phylactères de pierre, celle-ci est en relief sur la pierre. Cette particularité est-elle une clef ?

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Huitième cul-de-lampe :

Une femme aux ailes déployées porte un phylactère sans inscription.  Quelle est cette femme ? Pourquoi une table de phylactère lisse ?

 

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Huitième et dernier cul-de-lampe, la nymphe céleste, messagère du ciel

 

Un simple collier de fleurs décore l'encolure de la robe. Une couronne au motif floral identique ceint son front. Ce sont des pâquerettes.

 

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Bouquet de pâquerettes

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Notre femme céleste, reine des fleurs, reine des pâquerettes

 

Quelle est cette mièvrerie ?

Cheveux au vent, couronnée et habillée de pâquerettes, fleurs de printemps, cette femme simplement vêtue déploie ses ailes. Est-elle l'archétype du souffle printanier, du renouveau après l'apparente mort hivernale ? Sculptée contre la fenêtre sud elle véhicule la lumière solaire. Ainsi est-il possible de lire sur le long phylactère vide le mot "Vie".

 

La couronne florale est utilisée par les peintres flamands du temps de Jacques Coeur. Dans le tableau polyptique de "l'agneau mystique" achevé en 1432 par les frères Van Eyck, la Vierge Marie porte une couronne ceinte de pierreries et de fleurs. Les lys blancs alternent avec les roses rouges. Marie porte donc distinctement lisible sur sa tête les mots "pureté", par le lys, et "sacrifice, sang", par la rose rouge annonçant le destin sacrificiel de son fils Jésus. Les fleurs sont des alphabets symboliques. Contrairement à notre pensée moderne leur simple beauté se double d'une lecture symbolique.

 

 

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Van Eyck, polyptique de "l'Agneau mystique", cathédrale Saint Bavon à Gand, Belgique, 1432.

 

 

En écho de l'ange Gabriel qui insuffle l'Esprit au coeur de la Vierge Marie au tympan de la chapelle du premier étage de la Grande Maison de Jacques Coeur, cette ange féminin insuffle ici la Vie aux êtres et aux choses. Cette force invisible, dont le phylactère qui l'annonce ne peut en galvauder le nom en l'inscrivant, est le bien le plus précieux au monde, quoique immatériel et impondérable. Il est également invisible, au sens où tout le monde le possède jusqu'à sa mort, le roi comme le paria, chacun considérant que ce Donum Dei va de soi.

Par ce puissant hommage à la Vie s'achève le tour des huits culs-de-lampe de cette salle.

Pourquoi Jacques Coeur place-t-il cet hymne à la richesse céleste dans une salle dédiée aux richesses matérielles, prisons de l'âme ? A mons sens il dévoile son  attachement aux valeurs fondamentales, la vie et la simplicité, qu'il faut savoir garder tout au long de son existence.

Les alchimistes voient ici un clin d'oeil à leur Nymphe céleste, autre qualificatif de l'Esprit Universel, qui accueille le pérégrinant pour le conduire à l'objet de sa quête, comme il arriva au héros de Cyliani, endormi au pied de son arbre.

 

Cette nymphe ailée n'est qu'une des huit figures de cette salle. Peut-être ne faut-il pas exagérer son importance ? Descendons la tour d'un étage. La  nymphe se retrouve, majestueuse, sur le linteau de la grande cheminée, seule sculpture de la salle.

 

Cliquer sur la photo pour accéder à la grande  nymphe ailée

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La nymphe céleste

 

 

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Dos du palais Jacques Coeur, salle des échevins ou "du trésor". Maquette visible dans le palais lors de la visite.

 

 

 

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