Julien Champagne, son laboratoire et le frontispice du "Mystère des cathédrales" de Fulcanelli

 

 

Regardons d'abord le laboratoire.

Un homme est assis derrière une table, âgé peut-être de trente cinq à quarante ans. Sa coupe de cheveux, ses moustaches, sa forme de visage permettent de reconnaître Julien Champagne, en complément de la dédicace inscrite en bas à droite sur la marie-louise.

 

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Dans une grande pièce rectangulaire Champagne est assis derrière une table, coincé entre l'angle de la pièce et la table. Au mur trois rangées d'étagères portent des pots. Celle du bas permet de suspendre des verreries. Au sol un capharnaüm apparant montre une série d'ustensiles de laboratoire.

Après réflexion comment Julien Champagne peut-il travailler là, sans piétiner quelque instrument pour se mouvoir ? Cette photo semble comme un montage, comme un catalogue. Est-elle la panoplie de l'alchimiste ? Julien Champagne veut-il montrer quelque chose à quelqu'un, prouver qu'il est bien équipé ?

 

Mais de quoi est-il équipé ?

(1) Un fourneau maçonné est posé devant la cheminée. En façade deux tasseaux en terre cuite servent de porte. Le combustible est enfourné par celui du haut et les matières par celui du bas. Il s'agit d'un fourneau à réverbère ou à coupeller, fourneau pour les essayeurs, pour les orfèvres. Par la voie sèche et en utilisant des têts à coupeller - opération de la coupellation - l'orfèvre vérifie le titre de l'or ou de l'argent contenu dans un amalgame métallique quelconque. Champagne a donc ici un fourneau d'orfèvre. Le frontispice du Fulcanelli en montre un similaire.

 

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(3) La partie la plus importante du fourneau se trouve au milieu de la chambre de chauffe, le moufle, vase de terre permettant de soumettre un corps à l'action du feu sans que la flamme le touche (déf. Petit Robert). Sur la photo le moufle est bien visible, posé verticalement entre le fourneau et la cornue en terre. Ce n'est pas un creuset. L'aplatissement d'un côté, nettement marqué, correspond à la partie plate du moufle qui permet son insertion sur la sole du four. Dans le moufle l'essayeur enfourne les petits creusets, coupelles en cendre d'os. Dans le dessin du frontispice le moufle posé à côté du fourneau à réverbère devient un creuset fermé d'un couvercle.

 

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moufle de Julien Champagne

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un moufle de Schwaller de Lubicz

 

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(2) Une cornue en terre est posée sur un chauffe-ballon. La cornue opaque est une sorte d'alambic, vaisseau de terre utilisé par exemple pour distiller du mercure par un feu soutenu comme à Almaden en Espagne. Dans le dessin du frontispice du "Mystère des cathérales" la cornue est en verre. La cornue de verre convient pour distiller des liquides à base d'eau et s'utilise au dessous d'une centaine de degrés. Le chauffe-ballon est dans les deux cas présenté sous le même angle.

 

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(4) Quatre fioles de verre à long col sont alignées sur un présentoire posé au sol. Ces fioles sont utilisées par les essayeurs pour titrer l'argent par voie humide.

Gay-Lussac invente le procédé qui est adopé par la Monnaie de Paris en 1829. "Cette méthode est fondée sur la propriété que possède le chlorure de sodium de précipiter entièrement, à l'état de chlorure, l'argent en dissolution dans l'acide azotique, sans agir sur le cuivre renfermé dans cette même dissolution (Encyclopédie de 1860)."

L'opération se déroule dans des burettes en verre graduées. Dans le laboratoire de Julien Champagne nous voyons des burettes Gay-Lussac comme le modèle (c) présenté ci-dessous à gauche. Dans le dessin du frontispice figure à gauche, penchée, une burette. Celle-ci est le seul instrument qui sort légèrement du cadre dans lequel le dessinateur les a confinés, la terre d'Egypte du plateau de Guizeh au pied du sphinx.

 

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(5) Une grosse dame-jeanne, bonbonne en verre, est posée au sol. Elle contient sans doute une dizaine de litres de liquide. Un simple bouchon en liège obture l'orifice. Le verre est sombre, certainement vert olive comme la plupart des bouteilles en verre.
Le contour de droite est déformé, montrant que l'objectif utilisé pour réaliser cette photographie est un grand angle, englobant en une photo toute la largeur de la pièce, plus étroite en réalité. Les deux angles aigus du plateau de la table confirment cette impression.
Le reflet d'une fenêtre ou d'une porte-fenêtre apparaît sur le flanc gauche de la bonbonne. Julien Champagne doit travailler avec des liquides à température ambiante ou modérée. Sur le frontispice de Julien Champagne figurent des instruments de verre, dont un grand baquet comme pour mettre de la simple eau, un entonnoir en verre sur le goulot d'un pot, le distillateur en verre au premier plan à droite,  deux vases de verre verticaux dont l'ouverture du haut est fermée par un autre vase abouché à l'envers.

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(6) Un livre ouvert est posé par terre. Sa page de droite montre une figure. Cette disposition est saugrenue. Normalement les livres ne sont pas entreposés par terre, ouverts, au risque de marcher dessus. Cet arrangement semble délibéré et indique un montage volontaire, une mise en scène. Sur le frontispice nous retrouvons un livre ouvert, posé à même le sol, entre le chauffe-ballon et le fourneau d'un côté et la verrerie de l'autre, comme dans ce laboratoire. Le livre est porteur de sens. Il s'agit du "Mutus Liber", comme il est écrit sur la page de gauche. La page de droite porte la sentence de la dernière page du livre auquel il se réfère. Nous y reviendrons.

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(7) Un curieux flacon de verre, légèrement conique vers le bas, est enfilé dans un autre vase. La photo du laboratoire de Julien Champagne publiée dans l'article de la revue "La tour Saint-Jacques", numéro 8 de janvier-février 1957 (cité à la page précédente) nous montre avec plus de détail ce même instrument, posé sur la table. Ici cet instrument se tient sur le bord de la cheminée, juste derrière le double coude à 90° du conduit de cheminée. Il s'agit bien du même laboratoire, "Jean-Julien Champagne dans son laboratoire" comme il est indiqué dans l'article.

La photo de cet article montre des détails étonnants : le double coude à 90° du conduit de cheminée est comme neuf. Visiblement il n'a jamais servi. Il n'a jamais eu l'étreinte des  flammes ou gazs incandescents à l'intérieur. Il est neuf. La verrerie montrée est indemne également de toute souillure ou trace attestant un usage. Le chauffe-ballon semble aussi n'avoir jamais connu d'échappement de fumée autour de son tasseau de terre cuite servant à l'alimenter en combustible.

Nous sommes comme en présence d'un laboratoire neuf, prêt à servir, qui attend d'être étrenné.

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(8) Un placard en bois est accroché au mur. Julien Champagne a ouvert les deux portes, permettant ainsi au cliché d'en saisir le contenu. L'étagère du milieu montre distinctement onze reliures de petits livres. Les titres ne sont malheureusement pas visibles. L'étagère du dessus ainsi que le fond du placard portent des objets non identifiables.

 

(9) Une pléthore de cornue ou autre verrerie est accrochée au mur. Les deux côtés visibles de la pièce en sont remplis. Il fallait certainement se déplacer avec beaucoup de précaution dans cette pièce pour ne pas heurter tout ce matériel.

 

(10) Sur le manteau de la cheminée un présentoir a trou porte douze instruments de verre. Des petits vases renflés à très long col fin sont rangés la tête en bas.

Au dessus une grande illustration rectangulaire montre une figure circulaire. A l'intérieur de celle-ci trois sphères sont visibles, sur un axe verical. Grace à la perspicacité d'un lecteur, un érudit passionné, l'énigme est levée : "Il s'agit de l'une des planches du livre de Khunrath intitulé "Amphitheatrum sapientae aeternae". En édition ancienne, ce livre est de la plus grande rareté, et il est peu souvent complet de toutes ses planches. La planche qui nous intéresse est connue sous le nom de "la planche du rébis".

 

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(11) Des pots en verre transparent sont alignés sur l'étagère, laissant voir des matières blanchâtres. Du matériel y est aussi rangé : petits pots blancs, de forme conique. Sont-ce des creusets en céramique.

 

(12) La dédicace faite sur la marie-louise est le principal intérêt de cette photo inédite.

La résolution de ce cliché d'époque est faible. Cependant on distingue nettement à quelle personne cette dédicace est faite, d'autant plus que cette personne, Pierre Dujols, a gardé cette photo dédicacée chez lui. A son décès cette photo est si importante pour la famile qu'un double en est fait, photo de la photo encadrée, celle que vous voyez ici !

Le signataire de la dédicace est bien lisible : J. Champagne.

Julien Champagne dédicace son laboratoire à Pierre Dujols. Même si la phrase accompagnant cette dédicace est fort peu lisible, elle est obligatoirement un hommage, comme le veut ce genre d'inscription. La phrase médiane comporte, me semble-t-il, les mots " .... hommage d'un jeune ....... iple ". J'invite chaque lecteur à chercher avec un regard nouveau.

 

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Après avoir étudié les détails du laboratoire, arrêtons-nous sur le frontispice du "Mystère des cathédrales".

Ce frontispice est constitué de trois parties.

Au premier regard le sphinx de la pyramide de Képhren occupe toute la composition. Couché sur un socle à sept degrés il tient dans sa patte droite l'Homme, sur lequel brille une étoile. Cet homme a réussi l'énigme posée par le sphinx, il est victorieux de l'épreuve et se tient, adoubé, sur sa patte, sous sa protection.

 

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Quelle épreuve a-t-il donc réussi ? Le bas donne la réponse.

Dans cette deuxième partie du frontispice le matériel de laboratoire indique la voie suivie par l'Homme. Il a lu, lu, relu, travaillé et trouvé. C'est ce qu'indique le livre ouvert, dont la page est marquée d'un signet au sceau de Salomon. Il a trouvé par son travail la Pierre Philosophale. Le travail est dangereux et les sommets voisinent avec les abysses. Il a vaincu, mais il aurait pu être vaincu, comme l'indique la tête de mort et le corbeau de la dissolution posé dessus.

La mort l'attend dans l'épreuve opérative, mais il y échappe. La tête de mort donne une indication : elle est complètement édentée. Les têtes de mort ne sont normalement pas édentées : les deux têtes de mort de l'hôtel Lallemant à Bourges - celle du chat sur son pilastre et celle du crâne becquetté par un faucon sur un des caissons -  sont munies de dents. Ici le crâne révêle un empoisonnement possible au mercure. L'excès de mercure inhalé fait d'abord saigner les gencives. Ensuite toutes les dents se déchaussent. Enfin la   mort survient, le système nerveux étant irrémédiablement attaqué.

Les instruments de laboratoire ont été vu lors de l'analyse de la photo du laboratoire de Julien Champagne. Ils y sont presque tous. L'équivalence du matériel comme son  emplacement dans la composition du dessin suggère que la photo du laboratoire a servi de modèle pour la base du frontispice.

Mais le Mutus Liber et le crâne édenté au corbeau suggèrent deux autres rapprochements.

Le corbeau juché sur le crâne est l'ex-libris de Julien Champagne, comme l'a indiqué Archer dans son blog. Non seulement Julien Champagne signe cette planche de son nom et il en indique le millésime, mais son ex-libris dépassant de manière visible du cadre de la planche  indique, selon moi, son immersion dans le laboratoire, la pratique, nous montrant là un Julien Champagne opératif.

 

Julien Champagne, son ex-libris

 

Enfin, le Mutus Liber posé également en exergue suggère un autre message. Pierre Dujols signe sous le pseudonyme de Magophon une réédition du Mutus Liber, publié à la librairie critique Emile Nourry, en juin 1914, où il rédige un commentaire introductif appellé "hypotypose".

Le frontispice est daté de 1910. Pierre Dujols travaille-t-il déja alors à son hypothypose dont on retrouve plusieurs termes ou concepts dans les Fulcanelli (mention de Grasset d'Orcet, particularité du nostoc...) ? Peut-on voir là comme un hommage au libraire du "Merveilleux" et Maître en sciences hermétiques Pierre Dujols par Julien Champagne ?

 

 

Enfin, ne quittons pas Julien Champagne sans regarder sa peinture alchimique de "la femme sur une tête de mort dans un matras de verre".

cliquer sur la miniature ci-dessous

Julien Champagne, tableau de la femme dans un matras de verre

 

 

 

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