Palais Jacques Coeur

Escalier aux trois tympans menant à la chapelle

 

 

Julien Champagne (1877-1932) ne donne pas de croquis des trois tympans de cet escalier et l'alchimiste adepte connu sous le pseudonyme de Fulcanelli ne les mentionne pas dans ses commentaires du "Mystère des cathédrales" publié en 1926. Par contre  l'alchimiste Eugène Canseliet (1899-1982), qui se définit comme "disciple de Fulcanelli", ami de Julien Champagne, consacre un chapitre dans son livre "Alchimie" à ces tympans.

Approchons nous de ces tympans situés de l'autre côté de la cour, en face de la porte aux six arbres.

 

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Une bande dessinée développe sur ces pages de pierre l'activité de trois groupes de personnages (montage photo ci-dessous).

 

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Sur le tympan de droite quatre personnes marchent sur un dallage en carreaux de terre cuite. Ils sont donc dans une habitation et ils se dirigent à gauche, vers le tympan central de l'escalier. Un homme jeune, habillé d'un manteau plissé descendant à mi-genoux et coiffé d'un bonnet à bourelet et à voilage, marche, la jambe gauche avancée. Il marque un arrêt et tourne son buste en arrière, le corps pesant de tout son poids sur son pied droit. Il interpelle la femme qui le suit, lui montrant de sa main droite et de son index tendu la scène placée juste à sa gauche.

 

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Il plie l'avant bras gauche, portant la main à hauteur du menton. Il lève son autre index, demandant par ce signe l'attention des trois femmes qui le suit. Bizarrement, il dresse aussi son auriculaire. Est-ce un signe de reconnaissance ?

La femme derrière le tient de sa main droite. Son bras gauche est à l'équerre, sa main tenant un bourrelet de voilage pressé contre sa poitrine, sans doute un pli de sa robe. Le bonnet qui la recouvre indique son état de servante ou de familière de la dame de qualité, placée derrière elle. Celle-ci est coiffée en dame de cour, noble ou riche bourgeoise. Son bras gauche est également à l'équerre, la main enserrant également quelque bout d'étoffe. Son bras droit est incomplètement sculpté, l'avant-bras se fondant dans le mur à partir du coude. Enfin, la troisième femme suit la deuxième, en file indienne. Cette coiffe indique son rang social. Son avant-bras gauche, aussi à l'équerre, enserre une sorte de tissu plié ou de morceau de cuir qui tombe largement vers le sol. Son bras gauche pend librement vers le bas, la main enserre un phylactère.

 

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Le tympan central, objet de l'attention des personnages précédents, est étonnant. Le même personnage est représenté à trois moments différents. Sur un sol carrelé un prie-Dieu occupe la place central de la composition et donc notre attention. Il définit le lieu. Nous sommes certainement dans une chapelle privée. Le prie-Dieu est une chaise basse où l'on s'agenouille pour prier. Le coussin amortit la dureté du contact. L'homme prie, les avant-bras appuyés sur le dossier. Agenouillé ainsi, il porte son regard vers un autel, une croix ou une statue. Ici l'autel, figuré à droite, est une sorte de cube, posé sur un socle.

Plusieurs éléments étonnent.

 

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L'autel est orné d'une croix. Au lieu d'être posée sur l'autel, elle est gravée sur la face visible. Son pied, situé rigoureusement au centre de cette façade, repose sur un coeur renfermant une coquille Saint-Jacques. La croix et le coeur sont renfermés dans un cercle en forme de goutte, comme enchâssés dans un objet à large rebord. La gravure du cercle dans la pierre montre un trait large suivi d'une échancrure. Le coeur et la croix semblent bien enclos dans un objet sphérique. De quel objet s'agit-il ? Une châsse, un reliquaire, une bourse, ou bien un matras de verre, comme le pensent les alchimistes ?

 

A défaut de réponse probante, examinons le coeur. Celui-ci porte une coquille Saint-Jacques. Ce graphisme est un rébus direct du nom de Jacques Coeur, plus lisible que le blason qui nous accueille au tympan de la porte d'entrée du palais.

Mais alors, l'homme s'agenouillerait devant le nom de Jacques Coeur ? Quelle présomption de se faire idôlatrer ainsi ! L'impudence des marchands enrichis, même ceux annoblis, n'a plus de borne.

 

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Dans l'ensemble de la statuaire conservée de ce palais, nulle part les sculptures rendent hommage à la noblesse, hormis l'hommage au roi par l'exposition de sa statue équestre, trônant dans le baladaquin de la porte cochère de l'entrée principale et déposée à la révolution. Pire, la grande cheminée de l'étage montre des gueux, des paysans, s'amusant à jouter comme les nobles, mais montés sur des ânes et brandissant des boucliers en osier.

 

Tournoi de paysans montés sur des ânes.

Cliquer sur la photo pour voir le tournoi des deux paysans en grand format

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Le gueux ou le paysan monte l'âne sans selle. Ses étriers sont fait de cordage. La lance est un méchant baton, le bouclier est tressé en osier. Nul heaume de fer étincelant brille sur la tête de ces manants.

Cette farce ou moquerie est digne de François Rabelais. Assurément, cette attitude dédaigneuse de Jacques Coeur envers les nobles doit susciter d'innombrables rancoeurs parmi l'entourage immédiat du roi Charles VII.

 

 

Mais revenons au coeur et à la coquille, surmontés d'une croix.

Celle-ci est particulière. L'ouverture en V de  l'extrémité de ses branches fait penser au drapeau des chevaliers Hospitaliers de Rhodes et de Chypre, devenus plus tard chevaliers de Malte.

 

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Le lien de Jacques Coeur  avec l'ordre des Hospitaliers de Rhodes et de Chypre est très fort. L'auvergnat Jean de Lastic (1371-1454), élu en 1437 grand maître de l'ordre des Hospitaliers, doit faire face à un double danger. Le sultan d'Egypte fait entreprendre le siège de Rhodes en 1440 et 1444. Lors du deuxième siège les égyptiens faillirent prendre la ville, ayant réussi à débarquer sur l'ile. Vaincus, ils repartent. Mais un autre danger menace davantage les Hospitaliers : les turcs vont bientôt faire le siège à leur tour de la ville de Rhodes. Jacques Coeur, averti de cette situation, propose de mener des négociations de paix avec le sultan d'Egypte, que Jean de Lastic n'arrive pas à concrétiser. Il obtient l'autorisation du pape de négocier avec les mamelouks d'Egypte, puis il emmène à bord d'un de ses navires une délégation des chevaliers Hospitaliers de Rhodes jusqu'à Alexandrie.

 

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Siège actuel à Rome de l'ordre souverain de Malte, à côté du Colisée

 

Un traité est signé et Jacques Coeur ramène aussi huit chevaliers de l'ordre des Hospitaliers et neuf cordeliers de l'ordre de Saint Jean de Jérusalem, retenus prisonniers en Egypte auprès des Mamelouks.

Le succès diplomatique est immense, les gains commerciaux sans doute aussi. Dorénavant tous les emplacements des Hospitaliers en mer Méditerranée deviennent des lieux d'escale hospitaliers. A Chypre la flotte de Jacques Coeur relâche dans les villes portuaires de Famagouste et Limassol.

 

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A Chypre le château des Hospitaliers de Kolossi, près de Limassol. A Chypre, encore, la cathédrale Saint Nicolas de Famagouste, dans le plus pur style gothique français champenois rayonnant. Elle devient mosquée en 1571 suite à la victoire des ottomans. Photos "Centre culturel français à Chypre"

 

Ce lien personnel entre le grand maître de l'ordre des Hospitaliers et Jacques Coeur permet-il de résoudre l'énigme de ce coeur à la coquille, surmontés de la croix patée ?

Ce hiéroglyphe-rébus se rapporte directement à la personne de Jacques Coeur, car nous le retrouvons mis en exergue dans le grand salon d'apparat du palais, dans un contexte sans équivoque.

Cette grande salle possède une loggia pour les musiciens, permettant à la musique de descendre sur les invités malgré le brouhaha des festivités. La façade de la loggia est entièrement recouverte d'un croisillon à motif alterné de 23 coeurs et de 23 coquilles Saint-Jacques, autre développement graphique de son blason, ainsi que 118 plumes sculptées sur les croisillons. Cette décoration, rehaussée de bleu, de rouge et de jaune, imite une tenture. La frise inférieure de la composition reproduit une bordure de fils. Les trois autres côté de la bordure portent les lettres inscrites en creux de la devise de Jacques Coeur "De ma joie dire faire taire" que nous avons vues sur les deux tympans de la porte d'accès à cette salle, dans la cour.

Loggia des musiciens de la salle de réception du palais de Jacques Coeur

Rébus Jacques Coeur de la loggia des musiciens

Pour une vue agrandie, cliquer sur la photo

 

Lorsque l'on regarde avec attention cette tenture de pierre, un détail de sculpture accroche le regard : au centre un coeur, différent des autres,  est exactement semblable à celui du tympan à l'autel et au prie-Dieu.

 

 

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Vue agrandie du détail différent

 

De plus, ce coeur-coquille est enclos dans une figure géométrique, symbole de la maison, au lieu d'être dans une sorte de bulle. Cette maison est la maison de Jacques Coeur. Le montage ci-dessous montre la similitude de forme entre la figure trapézoïdale et une maisonnette.

 

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La maisonnette provient d'une frise surmontant le porche aux trois tympans

 

La maison de Jacques Coeur est-elle ainsi sous la protection des Hospitaliers ? Alors, à quoi prie notre homme agenouillé sur son prie-Dieu ? Est-ce à la réalisation d'un projet politique commun aux Hospitaliers, concernant le moyen-orient, à ce destin commun qui les lie ?

 

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Infographie : inclusion du coeur à la coquille de la loggia dans la bulle de l'autel

 

A droite du tympan l'homme revoile d'un tissu l'autel, car il part.

Au centre le même homme, partant, ajuste son chapeau de sa main droite, dos à l'autel. De sa main gauche il porte un sac qui renferme un objet dur, un livre peut-être. La partie inférieure gauche est cassée, ne permettant pas l'identification.

A gauche notre homme part, sortant du cadre ogival qu'il pousse de sa main droite, comme pour ouvrir une porte. Sa main gauche tient un chapelet. Celui-ci se termine par un plumeau de fil, comme ceux des orthodoxes ou des musulmans. Cette forme de chapelet, droite au lieu de former une boucle, n'est plus usitée de nos jours. A l'époque de Jacques Coeur, elle est courante. Nous la retrouvons, par exemple, sur un des pleurants de l'église Notre-Dame de Dijon, daté du XVème siècle.

 

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Pleurant en pierre noire de Tournai, église Notre-Dame de Dijon, XVème siècle

 

Quelle figuration incongrue, voire sacrilège. Depuis quand les sculpteurs représentent-il des fins de messe ou de prières privées, alors que cet escalier nous conduit justement au premier étage, à l'entrée de la grande chapelle ? Que veut nous dire Jacques Coeur ?

 

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A gauche, le troisième tympan, vers lequel se dirige l'homme du tympan précédent, confirme l'aspect religieux de l'ensemble. Trois hommes vont se rencontrer.

 

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Au centre de la composition, répondant au prie-Dieu posé au sol du tympan central, une cloche finit de sonner, retrouvant sa position de repos.

Un homme de petite taille, sans doute un enfant de choeur, vient de la faire sonner. Maintenant, délaissant la boucle au bout de la corde que sa main droite utilisait, il bloque de sa main gauche le balancement de la cloche pour la mettre au repos.

A sa gauche arrive un mendiant infirme. Il a entendu la cloche et se presse à l'office qui devrait commencer, soit pour y assister, soit pour y mendier quelque argent ou or. Sa jambe droite ne le porte plus, il s'appuye sur une béquille qui lui arrive sous l'aisselle du bras droit. Sa main gauche porte une sébille, que la générosité des personnes présentes remplira peut-être.

Dans la partie droite du  tympan un clerc officie devant une vasque montée sur un piédestal à fut octogonal à base carré, un baptistère ou un bénitier. De sa main gauche il tient un grand livre, livre de chant, évangéliaire ou livre de messe. La couverture est recouverte par deux fermoirs métalliques, selon l'usage de l'époque.

Le clerc, reconnaissable à sa coupe de cheveux et à son habit, tient dans sa main droite une sorte de baton dont il trempe l'extrémité dans l'eau du baptistère. Raisonnablement il doit s'agir d'un cierge. Détail étonnant, il ne regarde pas la scène, il lève les yeux vers le ciel.

Mais pourquoi tremper un cierge dans de l'eau bénite, si ce n'est pour l'éteindre ? Quel est le sens religieux de ce geste inconnu du rituel d'église ? De quelle cérémonie s'agit-il ?

 

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Vue par dessus du bénitier ou baptistère et du plongeon du cierge

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Baptistère moderne, église de Saint Marcellin

 

A la surface du bénitier quatre morceaux de sculpture font saillie, incomplets car cassés. S'agit-il de deux arceaux de pierre ? Quel serait alors leur usage ? Est-ce pour éviter une réaction du feu sur l'eau, un éclat ? Le cierge sembe être un bâton pyrogène, fabriqué par l'art, nécessitant de l'éteindre dans l'eau et non à l'aide d'un étouffoir. Enfin, dernier détail, au bout de la manche droite du clerc, contre son poignet, une forme circulaire pend, non identifiable. Aurions nous là un élément de réponse ?

Hélas, les trois tympans gardent leur sens obscur.

 

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Pour tenter de conclure temporairement sur ces trois tympans qui n'en forment réellement qu'un, nous avons là dix personnages, dont l'un se répéte trois fois. Ils convergent vers l'un d'entre eux, le clerc. Celui-ci est occupé à une tache d'église non identifiée.

Tout est étonnant dans ces trois compositions. Le thème non conventionnel n'est pas directement identifiable. Il manque une clé de lecture.

 

Hormis la lecture alchimique faite par Eugène Canseliet, un lecteur décèle-t-il un autre sens ?

 

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