L'hôtel Lallemant de Bourges
l'énigme des trente caissons du plafond

Hôtel Lallemant à Bourges, caissons 25 à 30
Le plafond de la chapelle avec ses trente caissons à emblème est une énigme. Le sens global est perdu. Qu'ont voulu dire les frères Jean et Jean Lallemant, commanditaires de cette oeuvre symbolique au fil d'Ariane introuvable ?
Un alchimiste parisien du début du XXème siècle, le mystérieux Fulcanelli, le décrypte à sa manière. Pour lui ce plafond transmet sous le voile du symbole le mode opératoire de la réalisation de la Pierre Philosophale.
Oui, mais est-ce la seule lecture possible ? Le côté impénétrable de ce plafond semble valider la lecture alchimique, justifiée ainsi à contrario. Malheureusement cette lecture semble également impénétrable aux alchimistes eux-mêmes, oubliant la parole de Socrate : "Il est plus difficile de savoir que l'on ne sait pas que de savoir que l'on sait."

Hôtel Lallemant à Bourges, caissons 20 à 24
Si au lieu de la quête de la Pierre Philosophale, "nouvelle lumière chymique", nous voyons dans ces trente caissons du plafond de l'hôtel Jean Lallemant de Bourges une quête de lumière philosophique et spirituelle, alors un nouvel éclairage se fait jour simplement.
Je vous propose ici cette approche.
Dans ses "Confessions" Saint Augustin donne une réflexion philosophique dont le sens éclaire les symboles de ce plafond exceptionnel (1):
"C'est cela l'innnocence de l'enfance ? Non, Seigneur ... Non, rien ne change de fait, quand on passe des pédagogues et des maîtres, avec les noix, les balles et les passereaux, aux préfets et aux rois, avec l'or, les propriétés, les esclaves. On retrouve exactement les mêmes choses à l'âge adulte : aux férules des maîtres succèdent simplement de plus grands supplices."
Saint Augustin compare l'innonce présumée de l'enfance, avec ses jeux et ses châtiments simples, à la condition de l'homme adulte, aux jeux compliqués et aux châtiments encore plus sévères.
(1) "Saint Augustin, les Aveux" Nouvelle traduction des Confessions par Frédéric Boyer, éditions P.O.L, janvier 2009, page 72.

Hôtel Lallemant à Bourges, caissons 15 à 19
C'est ce que nous allons retrouver ici.
Les trente caissons du plafond s'ordonnent en dix rangées de trois dans une pièce toute en longueur, terminée par un vitrail au blason de la famille Lallemant. Quinze caissons à angelots alternent en quinconce avec quinze caissons où figurent des objets ou des animaux.
Le croisement en diagonal, ou en X, des séries d'ange et d'objet est utilisé depuis longtemps. En 1150 dans un vitrail roman de la cathédrale de Chartres, la verrière centrale de la façade ouest, les panneaux carrés alternent en X avec les médaillons circulaires.

Hôtel Lallemant de Bourges et cathédrale de Chartres. Croisement en X des caissons de pierre comme des médaillons du vitrail.
Ce croisement évoque un cheminement, des va-et-vient répétés de gauche à droite et de droite à gauche, comme une navette confectionnant un tissu. Il évoque la durée, l'écoulement du temps, cette quatrième dimension, invisible, de l'espace humain. Elle nous permet de vivre, d'agir.
Ce plafond ne parle que de celà. Sur trente scènes, vingt neuf rapportent une action en train de se dérouler. La trentième, but des vingt neuf autres, est statique.
Les angelots personnifient la vie. Ils s'opposent à la mort et tissent avec elle un jeu d'aller-retour, d'actions heureuses ou malheureuses, gaies et insouciantes ou lourdes de peine. Ce jeu est montrée sur les enluminures de quelques manuscrits des frères Lallemant (voir le caisson 10, "la gerbe de souffrance").
Livre d'Heures, manuscrit enluminé de Jean Lallemant. Le jeu de l'amour et de la mort.
Mais pourquoi des angelots ?
Ces angelots, ces putti, selon le terme italien francisé, sont couramment utilisés dans le domaine artistique depuis la Rome antique. Ils figurent en bonne place dans les mosaïques des coupoles des églises italiennes au moyen-âge. Cette culture romanisante se répand en France en même temps que l'arrivée de Léonard de Vinci, des ingénieurs et artistes ramenés en France avec les guerres d'Italie.

Angelots de la basilique Saint Jean de Latran, Rome. Mosaïque de la coupole de l'abside.

Tentons une lecture par ligne, en commençant du côté de la porte d'entrée.

Hôtel Jean Lallemant à Bourges, première rangée de caissons
Première rangée de caissons :
L'ange au gros cul pesant cherche à s'agripper à la mérelle, la coquille St Jacques, à l'aide de ses mains. Comment le pourrait-il ? Les ailes de cet ange difforme et lourdaud sont attachées sous ses aisselles. Quelle singularité. Mais quel est le sens de la coquille ? Celle-ci est représentée deux fois dans cet ensemble lapidaire. La coquille St Jacques, surtout à cette époque, a un sens compris de tous : elle représente le pélerinage en Galice à Saint Jacques de Compostelle.
Cet ange peu angélique souhaite s'engager dans la voie du pélerinage, pratique courante à cette époque. Le maître de l'ordre de la Table ronde lui-même, auquel sont affiliés les deux frères Lallemant, part faire le pélerinage de Jérusalem, laissant vacant sa place que prendra un des deux frères. Tel est le premier ange de ce plafond, telle est sa résolution intime. Hélas, les embuches vont l'empêcher de pérégriner, de se mettre en chemin. Son gros cul, symbole concis des attachements terrestres, ne peut s'embarquer dans ce voyage. Il est de trop. L'ange, bien qu'il ait des ailes sous les bras pour l'emmener loin, ne peut faire route dans cette coquille, ce vaisseau. Cette route est une mer de feu, comme l'indiquent les flammes sous la coquille. Cette mer brûle, comme tout pélerinage, les parties extérieures à l'être profond. Alors notre angelot reste à terre. Frustration.
Le caisson à sa droite montre un arc débandé, en position verticale, et un carquois rempli de flèche, gisant à terre. Il ne reste qu'à bander l'arc pour tirer les flèches. Hélas, la cordelette permettant au carquois de s'attacher au buste du chasseur ou du guerrier est rompue. L'arc devient inutile. Frustration de ne pouvoir faire ce qui est prévu.
Le caisson de gauche met la tête en bas à un entonnoir Büchner. A l'envers, il déverse le liquide du produit qu'il venait de filtrer. Ces gouttes tombent dans un brasier et se perdent. Expérience ratée, vanité des opérations chimiques hasardeuses. Frustration.


Hôtel Jean Lallemant à Bourges, deuxième rangée de caissons
Deuxième rangée de caissons :
Deux caissons parlent explicitement du ciel. Au centre un magnifique astrolabe enseigne la vision géocentrique de notre monde. Les parallèles et les méridiens renferment comme une perle en leur centre une sphère, notre Terre. L'écharpe oblique est l'écliptique, la bande zodiacale où roulent les astres errants, les planètes. Un brasier semble menacer l'astrolabe.
A droite un ange met à terre son genou gauche. Tel le Titan Atlas de la mythologie il porte le ciel et ses feux sur ses épaules. Nous avons là une référence explicite à l'astronomie.
Sur le caisson de gauche un autre ange marche à grand pas. Il souffle dans un buccin. Des flammes s'en écoulent. A-t-il un souffle de feu ? La trompette sert à prévenir les personnes, par le son qui s'en échappe, d'un événement dramatique.
Quelques trompettes sont tristement célèbres, notamment celle de Jéricho ainsi que les sept trompettes du Jugement Dernier. La trompette de Jéricho, au septième tour de la ville effectué par Josué qui l'asssaille, fait s'écrouler les murs de la cité antique. Les sept trompettes annonciatrices du Jugement Dernier provoquent la sortie des cavaliers de l'Apocalypse des entrailles de la terre. C'est la fin de notre monde rempli de pleurs et de souffrances.

Rosace de l'Apocalypse, Sainte Chapelle de Paris. Chacune des trois trompettes anoncent un cataclysme.
A droite la terrible étoile Absinthe empoisonne l'eau des rivières.
Cette rangée de trois caissons est comme un écho au bûcher de vanité fait par Savonarole en 1497 à Florence, où furent brûler les objets de luxe, incluant des ouvrages d'auteurs anciens, car éloignant de Dieu. La science astronomique, figurée sur cette rangée, semble être dénoncée comme une vanité de l'esprit humain. "Un pauvre paysan qui sert Dieu vaut beaucoup mieux qu'un philosophe superbe qui se néglige et considère le cours des astres" écrit l'auteur anonyme de la fameuse "Imitation de Jésus Christ", au chapitre II, paragraphe 1. Ce texte, rédigé entre 1380 et 1440, connait un fort succés dès cette époque (1). Le titre de cet ouvrage, constamment réédité, est moderne.
(1) Introduction à "L'imitation de Jésus-Christ" par Jacques Fournier. Traduction rythmée par Charles Dietrich. Edition Salvator, 2009.


Hôtel Jean Lallemant à Bourges, troisième rangée de caissons
Troisième rangée de caissons :
Assis, un angelot s'amuse au détriment d'un passereau. Ailes déployées, l'oiseau vole au raz du sol, à côté de l'ange. Il subit sa férule, son vol étant entravé par le chapelet fixé à ses pattes. Méchanceté naïve de l'enfance : innocence ou perversité de sentir son pouvoir sur plus petit que soi ? La réponse est donnée par les caissons qui encadrent l'angelot central. Ils montrent que le doux voisine avec le piquant, le bien avec le mal, inséparablement.
A droite une ruche à l'ancienne, faite d'osier tressé recouvert d'un dôme de paille, offre son miel, le nectar des dieux. La douceur du miel dans la bouche est précédée par les probables piqures des treize abeilles, représentées plus grandes que nature, afin de les souligner. C'est le prix amer d'une chose douce.
A gauche un pot de cuisine incliné laisse s'échapper de son flanc cassé des chausse-trappes. Le haut du pot de terre est large. Ce n'est pas une cruche destinée à recevoir de l'eau. Le col en serait étroit et un bec verseur figurerait à l'opposé de la anse. Ce pot sert à recueillir la crème qui monte du lait cru mis décanter, selon l'usage traditionnel. La crème se transforme ici en piège mortel, en tétrapodes acérés. Ces chausse-trappes ont toujours une pointe tournée vers le haut, pour blesser le fantassin et provoquer sa mort par l'infection profonde de sa blessure.
Cette image terrifiante peut s'appliquer à la crème mal conservée, impropre à la consommation. Nous avons là l'image d'une intoxication alimentaire, d'autant plus sournoise que sous couvert de bonne table le piège des bactéries est difficilement évitable pour l'homme, ceci jusqu'à une époque récente. A la différence des abeilles, cette piqure ne se voit qu'après coup. Elle est invisible. Amertume cachée sous la douceur.


Hôtel Jean Lallemant à Bourges, quatrième rangée de caissons
Quatrième rangée de caissons :
Au centre une poule lève ses ailes et becquette les fruits offerts par la corne d'abondance ou corne de la chèvre Amaltée. Quelle chance a ce frustre animal, une simple poule, de goûter à la nourriture réservée à Zeus ! ... Mais la poule ... , n'est-ce pas nous, avec des ailes incapables et nous élever et un caquetage incesssant ? Insouciants, nous goûtons à la nourriture des dieux tous les jours. Cette nourriture, c'est la vie, sans nous rendre compte de ce miracle quotidien. Les caissons qui entourent la poule le précisent. A droite une angelote trés adroite, en habit nocturne, ouvre sa longue chemise de nuit pour uriner. Pour ne pas descendre aux toilettes l'ange urine dans un sabot qui fait office de pot de chambre. Au delà du jeu, sans doute y-a-t'il un jeu de mot ou proverbe dans cette image, mais il est perdu pour nous. De manière plus commune la figuration d'un angelot masculin aurait été plus approprié pour diriger son jet dans le sabot. Le fait que ce soit une fille qui urine debout relève du tour de force et d'habileté, et donne un indication supplémentaire, perdue. Cependant l'idée à retenir est qu'il s'agit d'un jeu d'enfant, d'une facétie, dans l'innocence et l'insouciance de la jeunesse.
A l'opposé sur le caisson de gauche un ange porte sur ses épaules une gerbe fructifère semblable aux deux couronnes mortuaires des pilastres du millieu de la chapelle. La gerbe n'est pas refermée, la mort n'est pas encore là, mais la vie avance, les jours passent avec le lot d'épreuves, inéluctables. La gerbe se prolonge par une cordelette où tinte un grelot, le même que celui attaché aux pattes du faucon (caisson 27).
Ce grelot de cuivre accompagne de son bruit permanent la marche de notre ange. Ce bruit n'est-il pas le cri de souffrance de l'homme, au fil des jours de son existence ? N'est-il pas le cri de souffrance de notre ange dont la marche des jours qui passent referme inexorablement en une boucle la gerbe de vie sur ses épaules pour la transformer en couronne mortuaire à la fin de ses jours ?
Oui, regardez bien l'entrejambe de notre ange.
Le bas du ventre est remplacé par une grande fente d'où sort une pierre. Notre ange "pisse des cailloux". N'est-il pas, ne sommes nous pas, dans un monde de douleur ?

Cette douleur est concrétisée par la sortie d'un énorme calcul rénal du ventre de l'angelot. Ces violentes douleurs occasionnelles peuvent aller jusqu'à une destruction des reins si aucun soin n'est donné. A ce jeu de mort mis en scène par cette maladie urinaire répond à droite le jeu enfantin de l'urine. La même chose peut être instrument de joie ou de douleur. C'est le jeu de la vie et de la mort dont nous parlent toutes les figures de ce plafond.


Hôtel Jean Lallemant à Bourges, cinquième rangée de caissons
Cinquième rangée de caissons :
Un enfant se tient immobile, un genou à terre. Seul jeune homme de tout le plafond, il est placé en son exact milieu, comme pour mieux affirmer son importance. Ici nulle paire d'ailes accrochée au dos comme les autres anges. L'enfant, de son bras gauche, pointe de l'index un livre ouvert de sa main droite. L'importance de cet avant-bras est soulignée par les deux caissons voisins où un avant-bras vigoureux constitue l'élément central de chacun des deux.
Que fait cet avant-bras ? Il matérialise la volonté de l'enfant de montrer le livre. En 1510 un livre n'est pas comme un livre d'aujourd'hui. Il est le résultat d'une commande unique auprès d'un maître enlumineur. Son côut est considérable car, outre les peaux tannées qui donnent les parchemins, les encres et les couleurs à fabriquer avec des matières venant parfois de très loin, le travail complet d'écriture nécessite des centaines d'heures de travail d'un copiste-enlumineur. Seules les personnes trés riches commandent et possédent des livres. Vraisemblablement est-ce un livre d'heures - de prières à dire selon les heures - , ou quelque autre ouvrage philosophique, voire le livre de Boèce "Consolatio", appartenant à la famille Lallemant. Dans ce livre la Philosophie, sous les traits d'une belle femme, invite Boèce à tourner son regard vers Dieu et à le remercier pour tout ce que la vie lui a donné, plutôt que de se lamenter sur ce que sa prochaine condamnation à mort semble devoir lui ôter.
Ce rappel des choses du ciel, le long des pages du livre, s'oppose au serpent mort. Ce magnifique serpent, de taille démesurée, gît, replié en huit sur lui-même, la langue sortie témoignant de sa fin. Il est le symbole parfait du cycle solaire dans son chemin zodiacal annuel et des tribulations de la matière dans ses mues répétées au cours du cycle temporel. Les rochers en second plan rappellent la dureté des choses terrestres. Ce caisson oppose le plan matériel et le plan céleste, symbolisé par l'étude et la méditation des pages du livre. L'ange invite donc à un détachement philosophique.
Sur le caisson de droite un avant-bras droit est aux prises avec sept châtaignes. Les prend-il ? Les jette-t-il ? Quel en est le ? Le haut de l'avant-bras vient du ciel. Un brasier l'enflamme. Les châtaignes, fruits d'automne, indiquent une fin de cycle, précédant le dénuement, le noir et les glaces de l'hiver, où la semence mise en terre doit mourir. Un autre enseignement est donné : ce fruit est garni d'une coque épaisse recouverte d'une infinité d'aiguilles extrêmement piquantes. Ramasser les châtaignes est un exercice piquant. En extraire les marrons se transforme en supplice. Là, notre avant-bras accepte courageusement l'épreuve et prend ces fruits dont les piqures sont semblables à des coups de rasoir dans la paume de la main. Y-a-t-il ici une notion de sacrifice nécessaire, d'épreuve ? Le brasier figurant sur le haut du bras renforce ce sens.
le caisson de gauche parle d'un combat. Un avant-bras droit puissant sort du bas de la composition, symbolisant le plan matériel, d'un amas rocheux qui s'empile sur tout le côté gauche du caisson. La main tient un rouleau, vraisemblablement de cuir, rempli de tiges. Au dessus du rouleau cinq feuilles sortent et s'élargissent, avec une parfaite disposition géométrique, trop belle pour être naturelle. L'intention symbolique est confortée par le phylactère qui se déroule autour de l'avant-bras jusqu'en haut du caisson, formant un beau chiffre cinq. Il s'agit d'extraire une quintessence d'un amas rocheux sur fond de flammes. Au-delà d'une lecture alchimique une simple lecture spiritualiste s'applique exactement à ce caisson : l'homme doit transformer les épreuves matérielles, dont l'âpreté est bien montrée par ces amas rocheux aux arêtes parfois vives, en conscience subtile victorieuse de ces lourdeurs. Telles des plumes légères, ces feuilles incarnent la vie, une vie victorieuse de la confusion terrestre. Elles sont l'espoir, le chemin de vie à suivre. La main ferme aux tendons saillants montre que cette conscience est issue d'un combat constant contre les pesanteurs, qu'elle réclame une énergie ou une confiance forte en l'avenir, pour transformer le lourd en léger.
Dans chaque caisson nous retrouvons ainsi deux aspects antagonistes dont la relation tisse la trame de cet ensemble lapidaire.


Hôtel Jean Lallemant à Bourges, sixième rangée de caissons
Sixième rangée de caissons :
Dans le caisson central une coupe en métal ciselé chute, le lien qui la retient à la gueule d'un lion s'étant rompu. La crinière circulaire et radiante du lion lui donne un aspect solaire. C'est la deuxième rupture de lien figurée dans ce plafond. Est-ce la fatigue du lien qui en est la cause ? Dans l'affirmative le lion solaire est usé de cette charge superflus. Il rejette le factice, qui brille, pour mieux s'illuminer lui-même, épuré.
Cette notion d'abandon est reprise par le caisson de droite. Un angelot marche d'un pas assuré, la tête tournée vers l'arrière, un grand bâton sur l'épaule. Ce bâton est assurément un bâton de compagnonnage, avec un pommeau se dévissant pour contenir ses rouleaux. Sa main gauche brandit ses couleurs, figurées sous les traits du phylactère. "Tu n'as pas ici bas de demeure stable, et, où tu te trouveras, tu seras un étranger et un passant". Ces mots, tirés de "L'imitation de Jésus-Christ" (opus cité, livre 2, chap 1, p.133) s'appliquent parfaitement à notre ange compagnon-passant. Notre maison est au ciel, non ici-bas. Nous sommes des pélerins sur cette terre durant notre vie.
Sur le caisson de gauche l'ange, agenouillé, s'applique à faire passer devant son genou gauche un rosaire, coincé de l'autre côté sous son aisselle et sa main droite. Veut-il casser le fil ? Ce rosaire est certainement celui de la fraternité des "chevaliers de l'ordre de Notre-Dame de la Table-Ronde", à laquelle appartiennent les frères Lallemant, "composé de cinq dizaines dont les Pater étaient d'or et les Ave de corail, enfilés en lacs de soie verte" (René Alleau, opus cité). Notre ange se dépouille des vanités humaines, il allège son âme.


Hôtel Jean Lallemant à Bourges, septième rangée de caissons
Septième rangée de caissons :
Au centre un ange est assis en équilibre au bord d'une coquille Saint Jacques, les pieds à l'intérieur de celle-ci. Il tient dans ses mains un panier d'osier rempli de petites coquilles. Son genou gauche fait tressauter le panier, entraînant la chute des coquilles. Deux sont déja à terre, trois tombent, une dernière sort du panier. Cette figuration semble être l'évolution heureuse de la frustration vue à la première rangée des caissons, l'ange au cul pesant. Celui-ci ne pouvait monter dans la coquille du pérégrinant. Là, le cul pesant de l'ange a trouvé sa place, le voyage s'effectue. L'ange fait-il des émules en parsemant le sol de petites coquilles, comme autant d'invitations au pélerinage, à la conversion intérieure ?
Le caisson de droite porte le symbolisme le plus élaboré, le plus compliqué, de tout le plafond. Un large van, semblable à une coquille Saint Jacques, occupe une grande partie du caisson. Cet outil agricole permet le vannage, la séparation du grain de blé des impuretés. Par un mouvement alternatif vertical imprimé au panier tenu par ses anses, le blé récolté est projeté en l'air. Le vent emporte le son, l'enveloppe légère du grain. Le grain de blé, dense, retombe seul dans le van. L'action se répéte plusieurs fois et laisse le blé, propre, au fond du van.
Mais à la place des grains de blé attendus, un être de cauchemard se cache à l'intérieur de la coquille, solitaire. Quelle funeste récolte.
Hôtel Lallemant, caisson du scorpion.
Grande finesse de la taille : le phylactère effleure la coquille, ménageant des jours évidés.
En partie dissimulée sous un large ruban, le phylactère formant le chiffre huit, notre bête s'y agrippe par sa corne et sa queue.
Cet horrible bête est un assemblage de scarabée et de scorpion. Du premier il a les deux élytres qui recouvrent le dos et la tête du scarabée à corne. Du deuxième il emprunte les huit pattes tournées vers l'avant et le dard venimeux en bout de queue.
Répandu en Provence le petit scorpion a pour habitude de se cacher dans les habitations jusque dans les lits. Il est l'archétype même de l'horreur que l'on n'attend pas. Que représente le scarabé à corne ? De quelle pensée symbolique le commanditaire de la sculpture revêt-il cet être hybride, l'imposant au tailleur de pierre sans doute interrogatif ? Un proverbe berbère conjugue les deux animaux : "Le scorpion a piqué et c'est le scarabée qui a reçu le coup de bâton."
Caché au fond du van, sous le phylactère posé tel un tissu, notre scarabée-scorpion guette l'imprudent. Ce bon grain est venimeux. Le phylactère plié en huit est la somme des points de l'ombre portée par un cadran solaire à chaque midi de l'année. Le grain de blé est le fruit d'une année solaire, ce scarabée-scorpion également. Que représente-t-il ? Les résultats de nos actions, de nos paroles, de nos pensées. Le scarabée incarne les événements normaux, besogneux, fastes. Le scorpion incarne les éléments dramatiques, qui piquent et blessent parfois mortellement.
Une lecture plus philosophique semble probable : d'un bien peut naître un mal et réciproquement. Savons-nous vraiment si le fruit que nous jugeons mauvais aujourd'hui ne se révêlera pas positif demain, et inversement ?
Mais lors du vannage, que peuvent représenter les douze lettres "E", rejettées hors de la coquille comme du son, comme des éléments indésirables ? Il est tentant de répondre "l'image social" du commanditaire de l'oeuvre. En effet le "E" est le monogramme d'un membre de la famille Lallemant, comme vu précédemment sur le dossier du roi David, miniature d'un des livres d'heures des Lallemant. Après avoir perçu la vacuité comme la vanité des actions de ce monde, l'auteur de ces emblèmes invite à rejeter le manteau du "vieil homme", indiqué graphiquement par les "E" du patronyme et de l'image social.
La caisson de gauche développe cet enseignement spirituel de manière limpide : un gigantesque "E" couché sur le dos disparaît progressivement dans un amas rocheux quui se liquéfie sous l'action des flammes.

Hôtel Lallemant de Bourges. Caisson du E couché dans un amas rocheux


Hôtel Jean Lallemant à Bourges, huitième rangée de caissons
Huitième rangée de caissons :


Hôtel Jean Lallemant à Bourges, neuvième rangée de caissons
Neuvième rangée de caissons :


Hôtel Jean Lallemant à Bourges, dixième rangée de caissons
Dixième rangée de caissons :

Aller sur le micro-forum de ces pages ou m'envoyer un e-mail.
Retour à "Fulcanelli et l'hôtel Lallemant"