La crédence de la chapelle de l'hôtel Lallemant
L'énigme du RERE RER,
alchimie ou généalogie ?

Le style de cette crédence est identique à celui du porche d'entrée par lequel vous êtes passé pour arriver ici. Il se retrouve sur tout l'édifice, jusqu'au fronton des portes de la cour intérieure. Cette unité de style prouve l'unité de construction de cet hôtel particulier, reconstruit intégralement après le gigantesque incendie qui ravagea Bourges en 1487.
L'énigme de cette crédence porte sur les lettres R et E, leur répétition, leur disposition, leur signification. Nous les retrouverons, au bas de cette page, sur un livre de prières appartenant à Jean Lallemant (le fils) dit "l'aîné", pour le différencier de l'autre fils Jean Lallemant, dit "le jeune".
Une autre lecture de cette énigme se profile alors, nous serions devant une question relevant de la génalogie de la famile lallemant.
Mais commençons par la lecture donnée par l'alchimiste parisien du début du XXème siècle, Fulcanelli. Il commente davantage les lettres RERE RER que les trente caissons du plafond. Il situe là une enigme majeure de la pratique alchimique. Les vues suivantes permettent de mieux voir la crédence et la disposition mystérieuse des lettres.


Voici un large extrait du commentaire de Fulcanelli sur le RERE RER, dans son premier ouvrage "Le mystère des cathédrales" :
"... Lénigme par elle-même comporte deux termes : RERE, RER, qui semblent navoir aucun sens et sont, tous deux, répétés trois fois sur le fond concave de la niche.
Nous découvrons déjà, grâce à cette disposition simple, une indication précieuse, celle des trois répétitions dune seule et même technique voilée sous la mystérieuse expression RERE, RER. Or, les trois grenades ignées du fronton confirment cette triple action dun unique procédé, et, comme elles représentent le feu corporifié dans ce sel rouge quest le Soufre philosophal, nous comprendrons aisément quil faille réitérer trois fois la calcination de ce corps pour réaliser les trois uvres philosophiques, selon la doctrine de Geber. La première opération conduit dabord au Soufre, ou médecine du premier ordre ; la seconde opération, absolument semblable à la première, fournit lElixir, ou médecine du second ordre, lequel nest différent du Soufre quen qualité et non pas en nature ; enfin, la troisième opération, exécutée comme les deux premières, donne la Pierre philosophale, médecine du troisième ordre, laquelle contient toutes les vertus, qualités et perfections du Soufre et de lElixir multipliées en puissance et en étendue...
... Mais comment déchiffrer lénigme des mots vides de sens ? Dune manière très simple. RE, ablatif latin de res, signifie la chose, envisagée dans sa matière ; puisque le mot RERE est lassemblage de RE, une chose, et RE, une autre chose, nous traduirons deux choses en une, ou bien une double chose, et RERE équivaudra ainsi à RE BIS. Ouvrez un dictionnaire hermétique, feuilletez nimporte quel ouvrage dalchimie et vous trouverez que le mot REBIS, fréquemment employé par les Philosophes, caractérise leur compost, ou composé prêt à subir les métamorphoses successives sous linfluence du feu. Résumons. RE, une matière sèche, or philosophique ; RE, une matière humide, mercure philosophique ; RERE ou REBIS, une matière double, à la fois humide et sèche, amalgame dor et de mercure philosophiques, combinaison qui a reçu de la nature et de lart une double propriété occulte exactement équilibrée.
Nous voudrions être aussi clair dans lexplication du second terme RER, mais il ne nous est pas permis de déchirer le voile de mystère quil recouvre. Néanmoins, afin de satisfaire, dans la mesure du possible, la légitime curiosité des enfants de lart, nous dirons que ces trois lettres contiennent un secret dune importance capitale, qui se rapporte au vase de luvre. RER sert à cuire, à unir radicalement et indissolublement, à provoquer les transformations du compost RERE...
... Quest-ce donc que RER ? - Nous avons vu que RE signifie une chose, une matière ; R, qui est la moitié de RE, signifiera une moitié de chose, de matière. RER équivaut donc à une matière augmentée de la moitié dune autre ou de la sienne propre. Notez quil ne sagit point ici de proportions, mais dune combinaison chimique indépendante des quantités relatives. Pour nous faire mieux comprendre, prenons un exemple et supposons que la matière représentée par RE soit le réalgar ou sulfure naturel darsenic. R, moitié de RE, pourra donc être le soufre du réalgar ou de son arsenic, lesquels sont semblables, ou différents, selon quon envisage le soufre de larsenic séparément ou combinés dans le réalgar. De telle sorte que RER sera obtenu par le réalgar augmenté du soufre, qui est considéré comme formant la moitié du réalgar, ou de larsenic, envisagé comme lautre moitié dans le même sulfure rouge.
Quelques conseils encore ; cherchez tout dabord RER, c'est-à-dire le vaisseau. RERE vous sera ensuite facilement connaissable..." (fin de citation)
Dans l'édition originale du "Mystère des cathédrales" Fulcanelli termine là son ouvrage. Il conclut par sur un commentaire de l'adage de Zoroastre "savoir, pouvoir, oser, se taire" que des milieux occultistes du XIXe siècle se plaisent à reprendre en le faisant figurer au pied d'un sphinx.
Vitrail aux armes des Lallemant. Restauration de 1926
Cependant, un autre éclairage doit être pris en compte. Mme Brigitte Stievenard nous invite à étudier les "livres d'heures", les livres de prières de la famille Lallemant. Les deux fils Lallemant, Jean l'aîné et Jean le Jeune, ainsi nommés pour les distinguer, commandent de magnifiques manuscrits enluminés. Les R et les E figurent sur le dossier et les montants de bois. Ils se conjuguent mutuellement sur le dossier du trône du roi David, reconnaissable à sa harpe, comme le fond de la crédence.

Enluminure d'un manuscrit livre d'heures de la famille Lallemant à Bourges
Le roi David vient de perdre sa couronne qui gît à terre. Il est en contrition devant un saint homme, un ermite barbu aux pieds nus. Déchu de sa royauté, il abaisse son scepre à terre, tenu de sa main gauche. Le poing fermé, de son bras droit il se frappe la poitrine. Son genou gauche au sol, il se tient agenouillé. Il laisse son trône vacant.
Ce récit imagé est-il autobiographique de la conscience religieuse grandissante des notables Lallemant ? Le roi va vers un dépouillement matériel. Les Lallemant s'approprient cette histoire. Est-ce à leur image ?
La saga spirituelle enseignée par cette enluminure est la même que celle du plafond aux trente caissons de la chapelle de l'hôtel particulier des Lallemant.

Manuscrit de Boèce de la famille Lallemant
Au fronton de cet édicule les R et les E ne se conjuguent plus. Des coquilles Saint Jacques de couleur sable, terme héraldique signifiant noir, remplacent les R, dans leur conjugaison avec les E.
Il est logique de penser que différents membres de la famille sont ainsi représentés. Le mystère du RERE RER change de nature, il s'agit simplement d'identifier les personnes de cette famille, ainsi nommées.
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